Les transformations silencieuses

Les transformations silencieuses est un livre de François Jullien, paru en 2009 aux éditions Grasset & Fasquelle

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Un mot sur l'auteur du livre, François Jullien

Helléniste de formation, François Jullien est un philosophe et sinologue français, né le 2 juin 1951. Il dit lui-même s’être intéressé à la Chine par intérêt méthodologique, c'est-à-dire «pour trouver un cadre de pensée extérieure [au sien], pour sortir de la contingence de [sa] pensée».

 

Ancien élève de la rue d'Ulm, François Jullien a été responsable de l’antenne française de sinologie à Hong-Kong, pensionnaire de la Maison franco-japonaise de Tokyo et président de l’association française des études chinoises et du collège international de philosophie.

 

Aujourd’hui Professeur à l’Université Paris VII – Diderot, il dirige également la collection « Orientales » aux Presses universitaires de France.

 

Un mot sur le contexte

L’essai de François Jullien est résolument ancré dans son époque, la fin du XXème siècle et le début du XXIème.

 

Critique de la notion même d'«évènement», en ce qu'il masque une transformation plus gobale, il évoque pour l'exemple le réchauffement climatique, la chute du Mur de Berlin ou même les attentats du 11 septembre, qu’il invite à considérer comme des résultats, au mieux de simples «marqueurs» de transformations silencieuses à l'oeuvre depuis longtemps.

 

François Jullien nous propose de penser l'histoire non en termes d’événements soudains ou surprenants, mais comme un résultat logique d’un processus «s’auto-déployant».

 

Cette approche est une invitation à la vigilance, à la conscience, non seulement au plan individuel mais aussi au plan collectif et politique.

 

Le livre et son lien avec la médiation

 

"Aborder la vie par la respiration qui la renouvelle et suivre la
manière instructive dont le printemps devient été sans qu’aucune
séparation entre eux soit tant soit peu discernable."

 

Ainsi, à la culture occidentale de l’évènement, François Jullien oppose celle de la transformation silencieuse, invitant à considérer que de la même façon que l’Empire a été fondé en Chine en 221 avant notre ère (« dans la violence et le sang »), des événements comme la chute du Mur de Berlin, le 11 septembre 2001 ou même le réchauffement climatique sont le résultat d’une «évolution, plus lente et plus régulière, qui laisse apparaitre le caractère logique de la transformation».


Alors que l’occident pense les transformations en termes de ruptures, d’évènements, pour en produire des récits, des spectacles, voire les sur-médiatiser, l’auteur nous invite ici à utiliser la pensée chinoise pour considérer l’espace pendant lequel le processus de transformation est à l’œuvre, silencieusement.

 

"On ne voit pas le blé murir, mais on en constate le résultat :
quand il est mur et qu’il faut le couper ."

 

Sur un plan collectif comme sur un plan individuel, ce déplacement de l’attention permet de prendre conscience de la transformations à l’œuvre et de s’y adapter pour les accompagner ou en infléchir le cours avant que survienne l’événement qui nous indique que la transformation a déjà eu lieu.

 

Et pour parvenir à ce déplacement de l'attention, François Jullien propose de prendre la perspective de l'écart, plutôt que celle de la différence.

 

«Au lieu d’aboutir à une opération de rangement, au sein d’un cadre aux paramètres préétablis,
et exécutée bord à bord, comme y conduit la différence,
l’écart fait lever une autre perspective, décolle ou débusque,
une nouvelle chance – aventure - à tenter ».

 

Cette invitation à considérer l’écart, c'est-à-dire «l’entre-deux» et non uniquement les supposées bornes de ce qui marque la «différence» permet d’envisager cette «zone grise», parfois conflictuelle, comme une source d’énergie, un peu comme C. Jung évoque l’énergie vitale qui provient de la tension entre les contraires.

 

Dans le cas d'une relation conflictuelle par exemple, l’écart permet de se détacher temporairement de «l’événement» autour duquel se cristallise le conflit pour penser la «transition», la transformation invisible et silencieuse qui a mené à «l’événement», une rupture par exemple. Mais comment prêter attention à l'écart, à tous ces petits signes qui font qu'un jour on se réveille vieux ? Comment, nous dit l'auteur, voir la neige devenant eau ?

 

Cette approche est particulièrement utile dans le cas d’un conflit, pour permettre la remise en mouvement.

 

Le conflit traduit souvent une forme d’immobilisme de ses acteurs, qui se trouvent parfois englués dans une situation "qu'ils n'ont pas vue venir", c'est à dire dont le déploiement échappe finalement complètement à leur volonté.

 

Ces derniers restent alors solidement campés sur leur «différence» et la revendication identitaire qui l’accompagne bien souvent : «Je suis comme ça».


Or, envisager la situation sous l’angle de l’écart est ce qui permet de se déplacer du conflit vers la relation toute entière et d’ouvrir dès lors un espace de liberté, celui qui permet le questionnement, la découverte, l’enrichissement, l’exploration, la remise en mouvement et pour finir, l’accord.

 

Ce déplacement du regard de la « différence » vers « l’écart » peut être ce qui remet les protagonistes du conflit en mouvement voire même ce qui les relie d’un endroit à un autre de leur relation usée. Il permet d’envisager le conflit sous l’angle de son potentiel, comme une zone de tension féconde.

 

Et ce qui s’observe ainsi au plan de l’individu en conflit s’observe de la même manière sur un plan collectif, même politique.

 

Concevoir simplement l’écart entre un «nouveau» et une «ancien» modèle économique ou politique permet d'envisager la transition, le processus à l’œuvre.

 

Cette simple façon de voir pourrait-elle permettre de considérer la continuité entre ceux qui se voient nouveaux et ceux qui se refusent à une obsolescence perçue comme soudaine et venue de l’extérieur ? Si tel est le cas, l’expérimentation, la discussion, voire la coopération entre ces acteurs devient une voie naturelle pour favoriser l'émergence de l'innovation. Car,


«ce sont ces transformations silencieuses plus que la force des masses
insurgées, ultime figure utopique de l’Agent, qui renversent et
renverseront tous les anciens régimes, par érosion progressive de tout
ce qui les soutient ; en rapport à quoi actions et révolutions sont
moins des catalyseurs peut-être que simplement des marqueurs».


La médiation s’inscrit dans ces forces silencieuses qui, loin du bruit et des actions héroïques, permettent d’explorer l’entre-deux des zones de tensions qui émergent ici et là, pour en extraire un possible pacifié en lieu et place de l’impasse guerrière d’un pouvoir qui en remplace un autre.

 

J'ai beaucoup aimé ce livre tranquille et pourtant radical dans sa manière de regarder le monde et ce qui l'agite.